« Tout fout le camp. » « Les jeunes ne savent plus rien. » « De mon temps… » On connaît la chanson. Et on sait aussi à quel point elle est casse-pieds, parce qu’on l’a entendue de nos parents et qu’on pourrait commencer à l’entendre dans notre propre bouche.
Sauf que cette fois, ce n’est pas qu’une impression de vieux con : il y a des chiffres et ils sont assez… vertigineux.
Une étude publiée en 2023 a épluché les scores de QI de 300 000 individus dans 72 pays sur 70 ans (à retrouver dans les “pour aller plus loin”). Et voilà ce qu’elle dit : entre 1948 et 1985, notre QI collectif grimpait régulièrement. Depuis 1986, il décline. En moyenne, 1,8 point de moins tous les dix ans.
Avant de sortir vos scrabbles et de commander des sudokus en urgence, il faut préciser une chose essentielle : le QI ne mesure pas l’intelligence. Il mesure certaines capacités cognitives (raisonnement logique, mémoire de travail, vitesse de traitement). C’est un bout du tableau, pas le tableau entier. Et c’est basé sur des méthodes d’analyse qui n’ont pas évolué depuis leur création.
Donc la vraie question serait plutôt : « quelles capacités précises est-on en train de perdre, et pourquoi ? »
Anne et Charlotte, qui oscillent entre multi-tasking et super concentration.
TEST & NOLD
LES DIFFÉRENTS SIGNAUX D’ALERTE
Les écrans : le cri d’alarme de Michel Desmurget
Le neuroscientifique Michel Desmurget avait lancé l’alerte en 2019 avec un livre au titre sans détour “La Fabrique du crétin digital”. Ce qu’il pointe ne concerne pas les adultes, mais les enfants. Entre 8 et 12 ans, les enfants occidentaux passent près de 4h45 par jour devant des écrans récréatifs. Entre 13 et 18 ans, ça monte à 6h45 (on est sympa, on ne vous demande pas combien de temps vous y passez vous 😜). Des heures soustraites à ce qui construit vraiment le cerveau en développement : les relations humaines, la lecture, le jeu, le mouvement.
Résultats : effets sur le langage, la concentration, la mémorisation. Et Desmurget d’écrire, laconique : « Jamais dans l’histoire de l’humanité une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle. »
Internet : Nicholas Carr et la mort de la lecture profonde
L’Américain Nicholas Carr a posé la question dès 2008 dans un article devenu culte « Is Google making us stupid ? » avant d’en faire un livre, “The Shallows” (traduit “Internet rend-il bête ?”). Sa thèse : Internet ne nous a pas rendus moins lecteurs, on lit davantage que jamais, mais on a changé de façon de lire.
Ce que l’on perd, selon lui : la lecture profonde, l’attention soutenue, la capacité à rester sur une idée complexe sans être distrait. Le livre dit : prends le temps. L’écran connecté dit : passe à autre chose.
L’IA : le dernier chapitre et peut-être le plus vertigineux
C’est très récent et les données commencent à arriver. Une étude préliminaire du MIT Media Lab, publiée en juin 2025, a mesuré l’activité cérébrale d’étudiants pendant qu’ils rédigeaient soit sans aide, soit avec Google, soit avec ChatGPT.
Verdict : le groupe ChatGPT présentait l’activité cérébrale la plus faible, de loin. Et une quasi-incapacité à se souvenir de ce qu’ils avaient eux-mêmes produit.
Les chercheurs parlent de « dette cognitive » : en déléguant l’effort, on n’encode pas l’information en mémoire profonde. C’est le principe neuroscientifique du « use it or lose it » les fonctions cognitives sont comme des muscles. Moins on les sollicite, plus ils s’atrophient.
Ce qui se mesure moins
Et puis il y a tout ce que les tests de QI ne mesurent tout simplement pas : l’empathie, par exemple (déjà parce que les gens qui en manquent ne le remarquent généralement pas😜), la capacité à lire les émotions d’un proche, à rester présent dans une conversation difficile, à consoler quelqu’un sans chercher ses mots sur Google. Une étude américaine a montré que les jeunes adultes témoignent aujourd’hui 40 % moins d’empathie que leurs homologues d’il y a trente ans, avec une chute brutale après l’an 2000. L’étude date de 2010 et porte sur des étudiants américains, donc prudence sur la généralisation. Mais les tendances qui l’ont produite (réseaux sociaux, interactions dématérialisées, culture de l’image) n’ont pas exactement reculé depuis.
Ce qu’on perd peut-être n’est pas seulement de la vitesse de traitement ou de la mémoire de travail. C’est aussi une certaine qualité de présence aux autres.
Petit bémol, petit espoir 😉
Heureusement, des voix sérieuses remettent tout ça en perspective.
Première nuance : les biais méthodologiques sont réels. Des chercheurs comme Franck Ramus soulignent que certaines études sur le déclin du QI extrapolent abusivement, que les testes vieillissent, que la notion même d’intelligence ne se réduit pas à ce que mesurent les matrices de Raven.
Deuxième nuance, peut-être la plus importante : la distinction entre actif et passif. Regarder Netflix pendant 6 heures, c’est passif. Apprendre à se servir d’un outil, résoudre un problème avec une IA, jouer aux échecs en ligne, c’est actif. Une méta-analyse publiée dans Nature Human Behaviour, portant sur 411 000 adultes de 50 ans et plus suivis jusqu’à 18 ans, a montré que l’usage des technologies réduirait de 58 % les risques de déclin cognitif chez les seniors mais uniquement en cas d’usage actif et stimulant. L’usage passif, lui, ne protège de rien. Le problème n’est donc pas la technologie. Le problème, c’est la passivité qu’elle peut induire.
COMMENT RESTER ALERTE ?
LE PARADOXE NOLD
Et oui parce que voyez-vous, les Nolds ont peut-être un avantage structurel dans cette histoire !
On a grandi sans smartphones. On a appris à lire sur du papier, à mémoriser des numéros de téléphone, à s’orienter sans GPS, à s’ennuyer (oui, s’ennuyer, cette activité sous-estimée qui force le cerveau à se créer ses propres contenus). On a construit nos automatismes cognitifs fondamentaux avant que le numérique arrive. Nos cerveaux ont eu le temps de charger, certains diraient qu’on tourne sur un vieux système d’exploitation, on préfère voir ça comme une version stable, éprouvée, peu sujette aux bugs 💪). La plasticité cérébrale est maximale dans l’enfance et l’adolescence : c’est là que les fondations se posent. Après, elles tiennent. Reste à les entretenir…
Le concept clé : la réserve cognitive
Les neuroscientifiques ont un concept élégant pour décrire ce dont on parle : la réserve cognitive. C’est la capacité du cerveau à compenser, à trouver des chemins alternatifs quand certains circuits ralentissent. Elle se construit toute la vie et continue de se renforcer si on l’alimente. Bonne nouvelle : elle n’est pas figée.
Ce qui marche vraiment :
Apprendre quelque chose de nouveau, régulièrement. Une langue, un instrument, un logiciel, un sujet inconnu. Le cerveau est câblé pour se développer face à la nouveauté, pas face à la répétition confortable.
Lire sur papier. Pas en remplacement des écrans, mais en complément. La lecture linéaire, profonde, sans notifications qui clignotent, entraîne l’attention soutenue comme un muscle.
Bouger. L’activité physique améliore la circulation sanguine cérébrale, favorise la production de BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor, une protéine produite par le cerveau qui favorise la croissance, la survie et la connexion des neurones entre eux), et est l’un des rares facteurs dont l’effet sur la cognition est massivement documenté.
Préserver ses liens sociaux. Les conversations riches, celles qui demandent d’argumenter, d’écouter, de changer d’avis, stimulent le cerveau autrement que les écrans. L’isolement est un facteur de risque cognitif sérieux.
Le bilinguisme. Parler deux langues oblige le cerveau à jongler en permanence. Les études montrent que cela peut retarder l’apparition de troubles cognitifs de 4 à 5 ans en moyenne.
Dormir. Le cerveau consolide la mémoire et élimine les déchets métaboliques (dont ceux associés à Alzheimer) pendant le sommeil. Les couche-tard chroniques s’abîment.
Ce qu’on peut faire pour les jeunes qui nous entourent
La vraie transmission ne passe pas par les sermons. Mais elle peut passer par quelques pratiques simples :
Offrir des moments sans écran, pas comme une punition, mais comme une expérience. Les jeux de société complexes, la cuisine qui demande de la concentration, le jardinage, la randonnée.
Lire avec eux, à voix haute, même quand ils sont grands. Ça semble désuet ? Les études sur les bénéfices cognitifs de la lecture partagée disent le contraire.
Modéliser l’usage actif de la technologie. Leur montrer qu’on utilise l’IA pour apprendre et résoudre des problèmes, pas juste pour obtenir des réponses sans réfléchir.
Valoriser l’ennui. L’ennui est le moment où le cerveau crée. Un enfant qui s’ennuie trouve quelque chose. Un enfant qui a toujours un écran sous la main ne teste jamais ça.
Avoir des conversations difficiles. Argumenter, débattre, ne pas être d’accord, poliment, mais vraiment. C’est de l’entraînement cognitif pur.


