Le luxe d’hier se mesurait en appartement avec canapé en cuir et grand écran, en grosse voiture ou, si l’on en croit la fameuse formule de Jacques Séguéla, en « ayant une Rolex avant 50 ans ».
Le luxe d’aujourd’hui, c’est connaître un petit producteur de tomates anciennes tout juste cueillies, trouver une crique déserte et une mer pleine de poissons, et sans plastiques ni méduses. Et le luxe ultime ? Avoir du temps pour faire les choses qui nous importent !
C’est intéressant de noter que petit à petit, ce qui pouvait être élémentaire pour nos grands-parents, devient pour nous un privilège. Marcher dans la forêt, cueillir un abricot mûr sur un arbre, entendre le gazouillis des oiseaux étaient des choses simples voire banales. Ce qui était évident devient précieux, parce que cela suppose du temps, du calme, de la nature préservée, et une certaine liberté.
Le luxe n’a pas disparu, il a changé de forme.
C’est comme si on passait d’un luxe statutaire, de possession, à un luxe de sensation. Est-ce l’époque qui change ou est-ce notre Nold âge qui nous fait nous intéresser à d’autres choses, moins ostentatoires, plus qualitatives et plus sensibles ?
On ne renonce pas aux belles choses, mais on sait mieux lesquelles comptent vraiment. Et se dire que le luxe ce n’est pas d’avoir plus que les autres, mais d’avoir la capacité de jouir et de se réjouir de ce qui ne se possède pas… une saveur, un moment, une présence, une heure de liberté.
Et si le vrai basculement était dans un luxe non seulement matériel mais aussi temporel ?
Anne et Charlotte, qui ont l’art de poser les bonnes questions 😉
TEST & NOLD
Savoir réellement apprécier ce que l’on a : n’est-ce pas cela le vrai luxe ?
Le luxe d’hier (ou de l’époque où l’on s’installait dans la vie) pouvait encore être très extérieur. C’était un ensemble de signes visibles de la réussite utiles quand on pensait qu’on avait encore beaucoup de choses à prouver.
Aujourd’hui, on tend à favoriser l’expérience, la qualité de présence, voire à ressentir intimement la chance – le luxe donc – d’habiter dans un pays en paix, d’accéder à l’eau potable, de pouvoir se chauffer en hiver…
On parle souvent du luxe comme d’un supplément, or de plus en plus, le luxe c’est aussi profiter de ce qui n’est plus garanti. Ce qui était autrefois ordinaire est devenu précieux : une rivière vivante, un sol fertile, une diversité de semences, un verger ancien, des fruits et des légumes qui ont du goût, des abeilles qui virevoltent, des lieux beaux et calmes, un ciel étoilé loin de toute pollution lumineuse, des plages qui ne soient pas bondées… On pourrait dire que le luxe contemporain est moins dans l’objet que dans l’accès à des choses menacées ou difficiles à trouver.
Le luxe ultime étant, à notre avis, d’avoir du temps choisi, du temps pour lire, discuter, débattre, s’intéresser, découvrir, transmettre, contempler, ne rien faire.
Just Nold it
En écrivant cette Noldletter nous est venu spontanément ce vers de Baudelaire, dans L’invitation au Voyage :
« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. »
A son époque déjà, Baudelaire ne voyait pas le luxe comme une donnée économique mais comme un ressenti face à un paysage idéal, une perception du raffinement qui l’entoure. C’est intéressant de voir dans ces vers si connus quels sont les mots qui entourent le luxe, comme s’ils le définissaient ; ordre et beauté, calme et volupté. Et la plénitude qu’on ressent, rien qu’à les lire !
Pour Baudelaire, le contraire du luxe n’est pas la pauvreté. Le contraire du luxe c’est l’incapacité de prendre le temps de voir et de ressentir, c’est la vulgarité du quotidien quand il est réduit à l’utilitaire.
C’est peut-être pour cela que ce vers remonte à notre esprit quand on est saisi par la perfection d’un paysage ou d’un moment…
Si l’on suit la conception de Baudelaire, ressentir le luxe aujourd’hui consisterait peut-être plus à retrancher qu’à ajouter. Par exemple, moins de sollicitations, moins d’occupations pour remplir le vide, moins d’optimisation et de to-do list à rallonge… Prendre des moments pour marcher sans destination précise, regarder les nuages pour y repérer des formes (activité au joli nom de paréidolie), prendre le temps d’échanger avec la caissière…
Maximiser la pleine conscience pour vivre l’instant plus pleinement comme Baudelaire qui trouvait de la beauté dans les lumières, les parfums, les étoffes… Le luxe c’est déguster, savourer, toucher, percevoir la finesse d’une tasse de thé, regarder la lumière de fin d’après-midi, sentir un bouquet de fleurs fraîchement cueillies… Retrouver une qualité d’attention !
Le luxe c’est aussi pouvoir s’extraire du bruit permanent du monde, en enlevant les notifications de son téléphone, en s’isolant dans un endroit calme.
Et enfin, le luxe c’est de profiter pleinement de ses amis, tenir une conversation sans interruption, se retrouver à plusieurs générations, être pleinement présent à l’autre.
Le luxe, dans cette époque frénétique, est alors une relation plus dense au monde.


