Ruminer, c’est bien ou c’est mal ?

3h37 du matin, l’une de nous repasse pour la douzième fois une phrase maladroite prononcée seize heures plus tôt, en cherchant comment elle aurait dû la formuler autrement. Bilan de l’opération : zéro solution trouvée, une nuit de sommeil sacrifiée, et le lendemain la certitude d’avoir « encore ruminé ».

 

Ruminer… Dans notre imaginaire, le mot ne fait clairement pas rêver. On pense à la vache, à son œil mi-clos, à sa mâchoire qui va et vient sans but apparent, à ce fameux regard bovin qu’on invoque pour décrire quelqu’un d’absent, de mollement hébété. Bref, dans la rumination c’est la panse qui travaille, pas la pensée.

 

Mais en creusant, on a découvert que le mot n’a pas toujours eu ce sens de disque rayé. Chez Nietzsche, ruminer est presque un art perdu, celui de revenir lentement sur une idée au lieu de l’avaler tout rond. La Fontaine, lui, met en scène un bœuf qui prend le temps de ruminer avant de juger : la lenteur y est un gage de sagesse, pas un aveu de faiblesse. Et Rousseau va jusqu’à ruminer ses bons souvenirs, comme on savoure deux fois la même madeleine. 

 

Alors on s’est posé la question : à 3h37, étions-nous en train de faire du Nietzsche ou de la ratiocination?

 

Anne et Charlotte, qui ont pu penser qu’en repassant 100 fois le film, la fin finirait par changer.

LA PENSÉE DU JOUR

TEST & NOLD

 

D’où vient le mot, déjà ?

« Ruminer » vient du latin ruminare, dérivé de rumen, qui désigne la panse, la première poche de l’estomac des ruminants. Le sens agricole est resté intact chez nous depuis : une vache rumine littéralement, elle fait remonter dans sa bouche ce qu’elle a avalé pour le remâcher. Le sens figuré (tourner et retourner une idée dans son esprit) existe en français depuis le XVIIe siècle au moins, largement attesté chez les classiques. On n’a pas trouvé trace d’un moment précis où le mot a basculé du champ vers la tête ; il semble que les deux sens aient longtemps coexisté sans hiérarchie entre eux.

 

Le doute qu’on a eu : le mot a-t-il toujours été négatif ?

Non. Et c’est ça, la vraie surprise de cette exploration. Chez La Fontaine, dans L’Homme et la Couleuvre (Livre X, 1678), le bœuf appelé en arbitrage prend le temps de « ruminer tout le cas en sa tête » avant de répondre : la rumination y est un signe de sagesse, de jugement posé, presque une garantie de sérieux. Rousseau, de son côté, dans la neuvième des Rêveries du promeneur solitaire (1782), écrit qu’il rumine ses plaisirs rares par de fréquents souvenirs : ici, ruminer, c’est savourer, faire durer : “J’épuise en quelque façon mon malheur d’avance : plus j’ai souffert à le prévoir, plus j’ai de facilité à l’oublier ; tandis qu’au contraire, sans cesse occupé de mon bonheur passé, je le rappelle et le rumine pour ainsi dire, au point d’en jouir derechef quand je veux.“

 

Le glissement vers le sens exclusivement négatif (la rumination comme souffrance qui tourne en boucle) semble plus récent et vient de la psychologie clinique.

 

Ce que dit la psychologie

Susan Nolen-Hoeksema, chercheuse à Yale, a été l’une des premières, dans les années 1990, en faire un objet d’étude à part entière. Sa définition : une focalisation répétitive et passive sur une détresse et ses causes possibles, sans jamais déboucher sur une action. Autrement dit : on retourne le problème dans tous les sens, mais on ne bouge pas.

 

Son collègue Edward Watkins, professeur à l’université d’Exeter en Angleterre, a ensuite affiné cette définition en montrant que toutes les ruminations ne se valent pas. Il distingue une rumination « concrète », centrée sur des détails factuels et des actions possibles (« qu’est-ce que j’aurais pu dire à la place ? »), d’une rumination « abstraite », centrée sur le sens et les implications (« qu’est-ce que je suis nulle ! »). La première est ancrée dans du réel et peut, parfois, déboucher sur une piste. La seconde s’envole vers des questions sans fond, et c’est elle qui, selon Watkins, entretient le plus la détresse dans la durée.

 

En France, le psychiatre Christophe André reprend cette même logique dans Les États d’âme (Éditions Odile Jacob, 2009) : ce qui distingue la rumination d’une réflexion constructive, ce n’est pas le temps qu’on y passe, c’est ce qu’elle produit. Une réflexion constructive débouche sur une décision, même petite. Une rumination, si longue et si sincère soit-elle, n’apporte aucune réponse nouvelle : elle recycle les mêmes pensées sans les faire avancer.

 

JUST NOLD IT

Comment savoir, sur le moment, si on est plutôt bœuf de La Fontaine ou disque rayé ?

 

1/ Se demander honnêtement : est-ce que je cherche une réponse, ou est-ce que je rejoue juste la scène ?

 Le bœuf de La Fontaine rumine pour répondre. S’il n’y a pas de « pour », ça sent la boucle stérile.

 

2/ Avancer par étapes et s’autoriser à s’arrêter en cours de route.

Parfois on ne peut pas aller au bout d’une question sur le moment (parce qu’il manque une information, parce qu’on est trop fatigué, trop en colère ou tout simplement parce que la réponse n’est pas encore mûre). Mais on peut se dire : « j’arrête là pour l’instant, je reprendrai ce soir, ou demain, ou quand j’aurai reparlé à la personne concernée ». Une pensée qu’on suspend consciemment n’est pas une pensée qu’on fuit.

 

3/ Changer la question.

Susan Nolen-Hoeksema, la psychologue de Yale distingue deux réponses possibles face à une contrariété : la résolution de problème, active, et la rumination passive. Remplacer « pourquoi ça m’arrive à moi » par « comment je fais maintenant » fait souvent basculer d’une posture à l’autre.

 

4/ Écrire plutôt que ruminer dans le vide.
Depuis les années 1980, le psychologue américain James Pennebaker a mené (et inspiré) de nombreuses études sur ce qu’il appelle l’« écriture expressive » : écrire une quinzaine de minutes, plusieurs jours de suite, sur ce qui pèse. Les études associent cette pratique à une amélioration mesurable du bien-être et à une baisse du recours aux consultations médicales dans les mois qui suivent. Une pensée posée sur le papier cesse souvent de tourner en boucle dans la tête.

Pour en savoir plus sur les nombreux bénéfices de l’écriture, retrouver notre noldletter sur le sujet ici.

 

5/ Se distraire, mais activement.
Suzanne Nolen-Hoeksema fait une différence nette entre la distraction passive (faire défiler son téléphone, ce qui n’aide pas grand-chose) et une activité absorbante : marcher, cuisiner, jardiner, danser, qui occupe vraiment l’esprit.
Il est prouvé que 10 minutes de marche active par jour diminue nettement les ruminations, quand le mental tourne en boucle, c’est le corps qui peut l’aider à en sortir.

 

6/ Pratiquer, comme Rousseau la rumination positive.
Aller chercher un souvenir positif et se le raconter en détail, à voix haute ou par écrit, avec les sensations précises, ce qu’on a vu, senti, entendu. Un souvenir positif est d’autant plus facile à rappeler si, quand on vit un bon moment, on reconnaît intérieurement qu’on est en train de le vivre. Cela laisse une trace plus forte, plus facile à ruminer ensuite 😉

 

Se servir de déclencheurs matériels : une photo, un objet, une chanson liés au souvenir, à ressortir consciemment plutôt que d’attendre qu’ils surgissent par hasard.

Partager le souvenir avec quelqu’un : raconter un bon moment à un proche intensifie l’émotion positive, plus que de le garder pour soi.

POUR ALLER PLUS LOIN

Ecouter Christophe André qui explique la rumination, ses causes et comment en sortir

Ruminer en musique en chantant “Encore et encore” avec Francis Cabrel

(Re)lire L’Homme et la Couleuvre de La Fontaine, où le bœuf prend le temps de ruminer avant de juger

Pratiquer une séance de méditation guidée de 20 minutes pour calmer ses pensées répétitives

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