Que racontent nos recettes ?

Le mot recette vient du latin “recepta” qui signifie recevoir. Chercher et suivre des recettes de cuisine est un geste ordinaire qui a traversé les siècles. Et cela commence souvent par un livre que l’on ressort parce qu’on se souvient d’un plat précis, en appelant quelqu’un pour lui demander « tu peux me donner ta recette d’osso bucco ? ». En fouillant dans une pile de vieux papiers, dans un tiroir où dorment encore des recettes écrites à la main, tachées, annotées, parfois incomplètes et souvent titrées du nom de leur expéditeur. Ainsi, le “gâteau au chocolat de mamie Rose” côtoie le “poulet aux olives de Maman” ou encore en retrouvant son premier livre, celui donné par sa mère, qui a fondé toute notre pratique. On a tous de beaux livres de cuisine dont les photos nous ont fait saliver où encore moult abonnements à des comptes Instagram que l’on suit fidèlement, que l’on feuillette ou consulte, à la recherche d’une inspiration juste, d’un plat qui nous ressemble. Les recettes se dénichent rarement d’un seul coup : elles se méritent !

Il y a un rapport presque obsessionnel à la recherche des « meilleures » recettes. Chaque fois, nous cherchons moins une instruction qu’une assurance. Celle que cette recette-là sera la bonne, qu’elle dira quelque chose de nous, qu’elle sera digne d’être refaite, partagée, parfois même revendiquée.

Car une fois cuisinée, la recette change de statut. Elle devient la recette que l’on a testée, ajustée, améliorée. Celle dont on est un peu fier. Celle que l’on transmet avec assurance, même si elle venait au départ d’ailleurs. Il faut peu de temps pour s’approprier une recette, et toute une vie pour la transformer en geste personnel. À force de répétitions, elle devient une signature.

Chercher, s’inspirer, adapter, partager , dans ce cycle apparemment banal se joue quelque chose de très profond : une manière de se raconter discrètement aux autres. Nos recettes parlent moins de cuisine que de notre désir de revendiquer une identité patrimoniale ou géographique, de bien faire, de laisser une trace. Et sans doute est-ce pour cela que nous y accordons tant d’importance.

Anne qui ponctue tous ses plats d’ail et d’huile d’olive et Charlotte, adepte des recettes griffonnées de sa mère et de sa grand-mère.

LA PENSÉE DU JOUR

TEST & NOLD

Comment transmettre un peu de soi à travers ses recettes ?

1/ Rester modeste

Pour décrocher le titre de la meilleure recette, il faut d’abord avoir l’air de ne pas y tenir tant que ça. Le plat arrive sur la table sans annonce particulière, presque par inadvertance. Pas d’introduction grandiose, surtout pas de « vous allez voir ». La meilleure recette se défend seule. On observe. On attend. On savoure ce moment précis où la conversation ralentit, où quelqu’un s’arrête net, lève la tête et dit simplement  : « c’est très bon, ça ». Et c’est là que l’on peut sortir un “Ah bon tu trouves ? Merci !” avec un petit air innocent et ravi.

2/ S’entraîner assidûment

Cette simplicité apparente repose sur un travail très sérieux. La meilleure recette ne tombe jamais juste du premier coup. Elle est testée, affinée, corrigée. Elle passe par des versions ratées, des cuissons trop longues, des assaisonnements hésitants. À force, on comprend que tout ne se joue pas sur la liste des ingrédients, mais sur des détails minuscules  : le moment précis où l’on coupe le feu, le repos que l’on respecte enfin, ce petit ajustement de dernière minute que personne ne remarque mais que tout le monde ressent. La recette devient vraiment la sienne le jour où l’on n’a plus besoin de la relire.

3/ Répéter pour se distinguer

La meilleure recette n’est pas celle que l’on réussit une fois, par chance. C’est celle que l’on refait, encore et encore, avec la même justesse. Celle que les autres finissent par associer à votre nom ou à un rituel (le gâteau à l’orange de tous les anniversaires). À partir de ce moment, la recette change de statut. Elle n’est plus une réussite ponctuelle  : elle devient une signature. Quelque chose de stable, de reconnaissable, de rassurant.

4/ Partager pour faire rayonner

Faut-il donner ses recettes, ou ne pas les donner ? Les garder un peu ou les transmettre en partie ? Partager une recette que l’on maîtrise parfaitement, c’est accepter de perdre un peu de son avantage… ou d’en changer la nature. Ce n’est plus la recette qui fait la différence, mais le geste, l’expérience, l’histoire que l’on met autour. Et souvent, on se rend compte qu’une recette transmise continue quand même à nous appartenir d’une autre façon.

Quand les recettes deviennent vitales

Les recettes de cuisine arrivent aussi là où on ne les attend pas.

Dans les camps et les ghettos nazis, des prisonniers et prisonnières, affamés, épuisés, consignaient ensemble des recettes de cuisine, à plusieurs voix, de mémoire. Ils débattaient d’un ingrédient, d’un geste, d’un temps de cuisson, comme on reconstruit un monde quand le réel s’est effondré. Un exemple bouleversant est celui de Theresienstadt, où une femme, Minna Pächter, rassembla ces recettes au cœur de la faim, jusqu’à sa mort.

Ces écrits n’étaient pas destinés à être cuisinés, mais à tenir. Sauvegardés in extremis, confiés après la guerre, transmis de main en main, ils ont fini par être publiés sous le titre In Memory’s Kitchen.

Anne Georget, réalisatrice et enquêtrice, a été plus loin en retraçant la mémoire de ceux qui les avaient écrits à travers ses films et son livre, Les Carnets de Minna. Ces pages retrouvées disent l’essentiel  : écrire une recette quand on meurt de faim, c’est refuser de n’être plus qu’un corps affamé, c’est maintenir la mémoire, la transmission, le lien

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