« J’ai l’âge d’être grand-mère mais je ne le suis pas. Et je suis loin de le devenir. »
C’est le message que nous a envoyé Dominique, Nold lectrice, il y a quelques jours, qui résume très bien en quelques mots un déplacement silencieux mais massif de notre époque.
Pendant longtemps, la vie ressemblait à une autoroute bien balisée : études, travail, mariage, enfants, puis petits-enfants, avec sortie obligatoire au péage de la grand-parentalité, presque un label de conformité biographique, la preuve que le cycle se poursuivait, que la lignée avançait, que le temps avait fait son œuvre.
Or aujourd’hui, on peut avoir 58, 62 ou 67 ans, être en pleine forme, en pleine vie, en pleine mue sentimentale ou professionnelle, lancer un podcast, changer de métier, tomber amoureuse, traverser les Pyrénées avec une amie, apprendre l’italien ou le padel, et ne pas avoir de petits-enfants, soit parce que nos enfants n’en veulent pas, soit parce qu’ils en veulent plus tard, soit parce que nous-mêmes n’avons pas eu d’enfants, soit parce que d’une façon ou d’une autre, la vie ne se plie plus aux scénarios linéaires.
La figure de la grand-mère reste pourtant puissante dans l’imaginaire collectif, elle structure, elle donne un rôle clair, elle incarne la continuité, elle atténue ou renforce l’angoisse du temps qui passe… Pendant des siècles elle avait une fonction sociale précise dans l’organisation familiale : gardienne des savoirs, soutien logistique, mémoire familiale vivante.
Ce qui change aujourd’hui n’est donc pas seulement un détail intime, c’est une redéfinition du statut social des femmes de plus de 60 ans. Ne pas être grand-mère quand on est Nold n’a rien d’une anomalie, cela correspond à une transition démographique majeure, avec ses effets secondaires symboliques.
Certaines vivent cette situation comme une liberté inattendue, pas de garde le mercredi, pas d’agenda saturé par les vacances scolaires, plus de temps pour soi, pour voyager, entreprendre, aimer autrement, d’autres ressentent un manque diffus, une forme de chapitre qui ne s’écrit pas, parfois une pression sociale presque polie, « alors, toujours rien ? ».
Anne, grand-mère depuis 3 mois (et qui n’en revient toujours pas) et Charlotte, pas prête de l’être.
TEST & NOLD
Ce que disent les chiffres…
Ce dont Dominique témoigne n’est pas une bizarrerie intime, c’est la conséquence d’une recomposition profonde des trajectoires familiales, maternités plus tardives, baisse de la fécondité, diversification des modèles, allongement de la vie active et en bonne santé, et redéfinition du rôle social des femmes après 60 ans.
D’abord un fait simple : en France l’âge moyen de la première maternité est passé de 24 ans en 1974 à 31 ans en 2023, selon le Bilan démographique 2023 de l’INSEE, et la tendance est comparable dans la plupart des pays européens où l’âge moyen à la première naissance dépasse 29 ans, selon Eurostat.
La conséquence est mécanique, presque mathématique, si vous avez eu votre fille à 30 ans et qu’elle a son premier enfant à 32 ans, vous devenez grand-mère à 62 ans, si elle attend 37 ans, vous franchissez les 65 ans 😉
À cela s’ajoute la baisse de la fécondité, l’indicateur conjoncturel de fécondité est tombé à 1,68 enfant par femme en 2023 en France, loin du seuil de renouvellement des générations fixé à 2,1, toujours selon l’INSEE, et les enquêtes sur les intentions de fécondité montrent une augmentation des personnes déclarant ne pas souhaiter d’enfant, notamment chez les générations nées après 1985.
Autrement dit, certains d’entre nous ne seront pas grand-parents parce que leurs enfants auront fait un autre choix de vie, et ce choix n’est ni un caprice générationnel ni un accident isolé, il s’inscrit dans une mutation culturelle plus large où la parentalité devient un projet optionnel plutôt qu’un passage obligé.
Troisième donnée majeure, l’espérance de vie en bonne santé a considérablement augmenté, une femme de 60 ans aujourd’hui peut espérer encore plus de 25 années de vie, dont une large part sans incapacité majeure, ce qui signifie que la période qui s’ouvre après 60 ans n’est plus une antichambre du retrait mais un véritable âge de vie autonome, énergique, potentiellement créatif.
Historiquement, la grand-parentalité occupait une période plus courte, aujourd’hui elle pourrait durer trente ans, ce qui transforme radicalement la question, car il ne s’agit plus seulement d’entrer dans un rôle, il s’agit d’habiter un tiers de sa vie.
Ajoutons encore un élément souvent ignoré, les 55 à 70 ans sont fréquemment qualifiés par les chercheurs de “génération pivot” ou “génération sandwich”, ils soutiennent financièrement ou émotionnellement leurs enfants adultes tout en aidant leurs propres parents vieillissants, ce qui signifie que même sans petits-enfants, beaucoup restent au cœur des dynamiques familiales.
JUST NOLD IT
Comment habiter cette attente ou cette absence sans s’y perdre ?
Nommer ce que vous ressentez est la première étape, car on peut éprouver deux sentiments opposés le même jour, le matin savourer la liberté de partir quand on veut, le soir ressentir une pointe de manque en regardant un enfant dans le métro, et cette ambivalence n’est ni incohérente ni honteuse, elle dit simplement que plusieurs désirs coexistent, le désir de transmission, le besoin de reconnaissance sociale, la peur du temps qui passe, l’envie d’indépendance.
Oui, il est possible à 18h, de regarder un bébé joufflu dans le bus et de se dire “j’aurais adoré tricoter ce bonnet” et qu’à 18h03,face au même bébé hurlant, se rappeler que le calme c’est bien aussi
Sortir de la comparaison silencieuse est également essentiel, car les photos de goûters intergénérationnels sur Instagram montrent des sourires mais pas les tensions familiales, des enfants blonds au soleil mais pas les nuits hachées. Bizarrement, Instagram ne montre jamais la compote étalée sur le canapé blanc, ni le “Mamie, je m’ennuie” répété 27 fois en 12 minutes…
Élargir la notion de transmission est sans doute le déplacement le plus fécond, car transmettre ne se réduit pas à la biologie, transmettre c’est partager un métier, une manière d’aimer, un regard sur le monde, une mémoire, une capacité à relativiser, une énergie, une audace, une femme de 62 ans qui accompagne une jeune collègue, qui soutient un projet, qui raconte ses erreurs et ses apprentissages, transmet déjà énormément, parfois davantage qu’elle ne l’imagine. Et soit dit en passant, la jeune collègue en question ne vous demande pas de lire “De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête” pour la 48e fois, elle.
La transmission est relationnelle avant d’être génétique, et dans un monde où les modèles familiaux se diversifient, elle peut emprunter mille chemins, marraine engagée, tante active, mentor, voisine ressource, prof bénévole, entrepreneuse qui recrute des jeunes, amie intergénérationnelle, il ne s’agit pas de compenser, il s’agit de reconnaître la valeur de ce qui circule déjà.
Enfin, créer son propre rite de passage devient presque un acte politique, car la société ne nous offre plus de cérémonie claire pour marquer l’entrée dans cette nouvelle phase de vie, autrefois la grand-maternité servait de signal, aujourd’hui il faut parfois inventer son propre marqueur, lancer un projet longtemps différé, reprendre des études, s’engager dans une cause, écrire, voyager, apprendre, un rite de passage n’est pas folklorique, il rend visible une transformation intérieure (et ne nécessite pas forcément le brevet “installation de siège auto”).
Si personne ne vous attribue un rôle, vous pouvez le définir, et c’est peut-être là que réside la modernité profonde de notre Nold génération : nous ne recevons plus un statut, nous le composons.
POUR ALLER PLUS LOIN
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