La modestie : une vertu douce ou une violence symbolique ?

« La modestie c’est dangereux (…) mais j’espère rester humble » : cette distinction de Maya Angelou entre modestie et humilité, vient mettre à nu des comportements profondément ancrés dans nos sociétés.

Nous sommes nombreux à avoir grandi dans cette religion de la modestie, tellement ne pas l’être semble faire partie des 7 péchés capitaux. Dès l’enfance, on nous apprend à ne pas « faire trop de bruit », à « garder les pieds sur terre », à ne pas « se croire arrivé ».
Sauf qu’ à force de ne pas vouloir déranger, on peut finir par passer inaperçu.

C’est précisément ce que la sociologue Nathalie Heinich (spécialiste des hiérarchies symboliques) interroge dans Les valeurs de la réussite. Elle y analyse la manière dont certaines vertus sociales, comme la modestie, sont distribuées de façon inégale : « On attend des dominés qu’ils soient modestes, comme on attend des dominants qu’ils soient confiants. » 

Autrement dit, plus vous êtes perçu comme marginal dans la structure sociale (femme, senior, transfuge de classe) plus cette attente de retenue devient forte, sourde, invisible… et parfaitement efficace : on accepte votre compétence, à condition qu’elle reste discrète.

Ce que Maya Angelou appelle une « limitation apprise » n’est donc pas une coquetterie, c’est un mécanisme de contrôle incorporé, un outil de régulation symbolique.
Et il est peut-être temps, à ce stade de nos vies, d’en désactiver les réflexes.

Anne et Charlotte, en toute noldestie.

LA PENSÉE DU JOUR

TEST & NOLD

Modestie / humilité : de quoi parle-t-on, exactement ?
 
La langue française n’est pas d’une grande aide : elle confond souvent modestie et humilité, comme s’il s’agissait de nuances d’une même vertu. Mais en philosophie, les deux notions sont profondément distinctes.
 
La modestie est une posture : un comportement visible, codifié, presque rituel.
L’humilité, elle, est une conscience : un rapport intérieur à soi-même, lucide et nuancé.
 
L’humilité finalement n’est pas une vertu, elle est triste et montre qu’on est impuissant. Elle naît du fait que l’homme se contemple comme impuissant. Pas très loin, donc, d’une forme de fausse modestie.
 
Dans cette perspective, la modestie est un affaiblissement, une désactivation de notre puissance d’exister. Elle nous éloigne de ce que nous sommes, au nom d’un idéal social qui ne nous appartient pas.
 
À l’inverse, l’humilité est ce que Simone Weil appelle une forme d’attention au réel. « L’humilité est attentive. Elle ne se cache pas, elle regarde. »  (La pesanteur et la grâce, 1947)
 
L’humilité n’a rien à voir avec la petite voix qui dit « je ne suis rien », elle dit plutôt : « Je ne suis pas tout. Mais ce que je suis, je l’assume. » Elle replace le moi dans une juste échelle, sans emphase ni effacement.

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Ce que la modestie fait à nos esprits

Sur le terrain psychologique, la modestie n’est pas neutre non plus. Elle est le terreau fertile du syndrome de l’imposteur, cette sensation toxique de ne jamais se sentir à la hauteur / de ne pas mériter d’être à la place où l’on est.

  • les femmes dans des environnements très masculins,
  • les “seniors” dans des entreprises valorisant la jeunesse,
  • les individus issus de classes populaires dans des mondes professionnels élitistes.

La psychologie sociale montre que ce type de doute chronique n’est pas une « faiblesse » intérieure mais un biais cognitif socialement construit. On appelle cela le « biais d’autodiminution » : une tendance à se juger moins compétent que les autres, même à compétences égales.

Et ce biais, comme tous les automatismes, peut se désapprendre, même si cela demande un effort actif, une volonté de se réapproprier son propre récit, de sortir du conditionnement de l’effacement.

Alors comment on fait ? Voilà quelques idées :

  • Tenir un journal de légitimité : chaque soir, écrire une chose que vous avez bien faite, sans la minimiser.

  • Identifier ses modalisateurs : repérer les « un peu », « je pense que », « je ne suis pas sûre mais… »  et les remplacer par une parole directe.

  • Dire merci sans se justifier : quand on vous complimente, ne cherchez pas à atténuer. Dites simplement : « Merci. » (au lieu de « ça n’était pas grand chose »)

  • Reprendre la main sur sa narration : remplacez « j’ai eu de la chance » par « j’ai travaillé. J’ai mérité. » pas pour gonfler l’ego, mais pour rééquilibrer la balance.
  • Ne pas se flageller si l’on ne sait pas tout, ce qui permet de demander de l’aide sans pour autant penser qu’on est nul

POUR ALLER PLUS LOIN

Ecouter Maya Angelou parler de la modestie et de l’humilité

Lire Nathalie Heinich – Les valeurs de la réussite (Gallimard, 2012)

Ecouter le podcast de France Inter sur le syndrôme de l’imposteur

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2 Comments.

  1. Bonjour,
    Je correspond parfaitement à la description de la personne « humble ».
    J’ai perdu mon dernier emploi suite à un épuisement pro lié à un désalignement complet de ma moi et de ma vie.
    J’ai été licenciée pour force majeure médicale et, 5 ans plus tard, je suis toujours malade même si j’ai repris des études et travaille quand je le peux.
    Caractéristiques : J’ai 61 ans, j’adorais mon métier, mon chef et d’autres collègues avaient peur de moi, j’étais la plus serviable de la bande, je me mettais à disposition des nouveaux cadres, je n’avais peur de rien dans mon boulot, j’avais une efficacité hors norme dont je ne faisait jamais la publicité, je n’ai jamais fait l’objet d’un entretien d’évaluation ni d’une proposition d’évolution,…..
    J’ai été diagnostiquée, grâce à l’équipe médicale pluridisciplinaire qui me suit toujours, HPI hypersensible à 55 ans.
    Un grand sentiment de gâchis m’envahit encore quand je pense à tout ce que mon employeur a refusé que je lui donne, sans en attendre rien ….
    Je vais mieux mais je pense que je ne guérirai jamais de cela même si, depuis, on m’a donné des clés.

  2. Bravo pour cet article avec plein de matière pour la réflexion ! Je m’y identifie.
    Je veux aller plus loin avec vos recommandations. Merci beaucoup !

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