Mardi matin, 8 h 15. Alors que nous parcourons distraitement Instagram entre deux gorgées de café, nous voilà englouties sous un flot de conseils et méthodes pour gagner en productivité : de “8 habitudes matinales pour doubler votre clarté mentale”, à “comment optimiser votre détente profonde” ou encore – sommet de la pédagogie managériale – un guide expliquant comment “rentabiliser vos lectures de fiction pour alimenter votre leadership”.
Cette obsession de l’efficacité a fini par coloniser notre dernier refuge : la création et le temps libre. Le moindre passe-temps doit fournir ses pièces justificatives. Tricoter une écharpe devient le banc d’essai d’un futur compte d’artisanat en ligne, la peinture du dimanche doit servir de “thérapie par la couleur” et lire un roman sans surligner les passages inspirants ressemble à un abandon de poste.
Ne serions-nous pas en train de devenir, sans nous en rendre compte, les héritiers directs des Shadoks ? Lorsque Jacques Rouxel crée ces volatiles absurdes pour l’ORTF en 1968, il invente des créatures soumises à une compulsion d’agitation stérile : “Il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas.” Nous n’en sommes en réalité pas si loin : nous remplissons le vide par de l’effort pour nous rassurer, de peur qu’un instant d’oisiveté ou de création pure ne nous confronte au néant. Et à vouloir rendre l’art ou les loisirs utiles, on les vide de leur essence.
Anne et Charlotte, les cordonnières de l’inutile les plus mal chaussées.
TEST & NOLD
Dans son ouvrage Aliénation et accélération : vers une théorie critique du temps de la modernité tardive (Éditions La Découverte, 2010), le sociologue allemand Hartmut Rosa démontre comment l’accélération sociale finit par investir le domaine privé. Selon ses travaux, le temps disponible, au lieu de servir de respiration, se trouve immédiatement réinvesti dans des activités d’auto-optimisation pour éviter le sentiment de retard culturel, physique ou intellectuel : “L’accélération du rythme de vie ne s’arrête pas aux portes du temps libre. Celui-ci est désormais soumis aux mêmes logiques de rendement, de planification et d’évaluation que la sphère du travail.”
À force de vouloir que la peinture du dimanche “apaise le mental” ou que la lecture d’un roman “développe l’empathie managériale”, nous avons oublié un principe fondateur mais salvateur : le beau ne sert à rien, et c’est exactement pour cela qu’il est indispensable.
En 1835, Théophile Gautier formulait déjà ce manifeste dans la préface de son roman Mademoiselle de Maupin : “Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin.” L’idée sera reprise par Oscar Wilde dans la préface du Portrait de Dorian Gray avec son fameux : “Tout art est complètement inutile.” Dès qu’on exige d’un geste créatif qu’il soit rentable, pédagogique ou thérapeutique, on le dégrade pour le transformer en outil de bonne conscience ou de réclame.
Pour contrer notre vision utilitariste, le philosophe italien Nuccio Ordine a publié un manifeste en 2013 : L’Utilité de l’inutile (Éditions Les Belles Lettres). Il y rappelle que les activités dépourvues de finalité comptable (la poésie, la flânerie, la recherche fondamentale sans application immédiate) sont les seules qui prémunissent une société contre la marchandisation intégrale de l’existence.
Just Nold it
Cinq règles d’autodéfense contre la tyrannie de l’optimisation :
1. Bannir le vocabulaire du bureau pour vos dimanches. La poterie du mardi n’est pas un “projet”, votre potager n’est pas un “chantier”, votre aquarelle n’a pas à devenir une “collection”, et votre programme du week-end n’est pas une “to do list”.
2. Pratiquer la création sans destination. Peignez une toile, écrivez trois poèmes absurdes ou composez une chanson bancale, ne les diffusez nulle part.
3. Mettre vos capteurs en grève. Marchez une heure sans montre connectée, sans calculer votre allure moyenne et sans regarder si vous avez franchi la barre des 10 000 pas.
4. Abandonner un livre assommant au chapitre 3. Ne vous infligez pas la lecture d’un essai fastidieux sous prétexte qu’il faudrait “l’avoir lu”. Le temps est trop court pour lire par obligation sociale.
5. Et enfin, opter pour le plaisir désintéressé tel qu’Emmanuel Kant le définit : lorsqu’on contemple une fleur, un paysage ou une œuvre d’art, on peut ressentir du plaisir simplement parce que l’objet est beau, sans vouloir le manger, l’acheter, le prendre en photo, le vendre ou s’en servir. Le plaisir vient de la contemplation elle-même.


