Quand les Espagnols se quittent, ils disent adiós, “à Dieu”. Les Anglais disent goodbye, contraction de God be with ye, « que Dieu soit avec vous ». Une bénédiction de voyage, à l’époque où partir seul sur les routes d’Angleterre pouvait très bien être la dernière chose qu’on faisait…
Les Arabes disent ma’a salama, “avec la paix”.
Les Hébreux disent shalom, “paix” dans les deux sens, bonjour et au revoir.
Il y a donc ceux qui, en se quittant, remettent l’autre à Dieu, à la lumière, à la paix et puis ceux qui fixent un rendez-vous : les Italiens avec arrivederci, les Allemands avec auf Wiedersehen, et nous avec au revoir qui signifient “jusqu’à ce que nous nous revoyions”.
C’est beau et aussi… un tantinet imprudent 😉 Parce qu’on dit « au revoir » absolument à tout le monde : à son amie de cœur, au livreur, à l’ami d’ami dont on ne se souvient plus du prénom trois jours après. On promet de se revoir à des gens qu’on ne reverra jamais et parfois à des gens qu’on ne veut surtout pas revoir.
Mais c’est chouette aussi, cette politesse de laisser une porte ouverte, même quand on sait qu’on ne repassera pas par là.
En tout cas, aujourd’hui, on a décidé de ne pas se dire au revoir sans creuser un peu d’où venait ce mot.
Anne et Charlotte, qui aiment laisser les portes ouvertes.
TEST & NOLD
Au revoir : une promesse née dans les salons
En ancien français, on disait adieu jusqu’au revoir, c’était la formule complète, avant de la ramasser. C’est de là que vient probablement au revoir : non pas une invention, mais un raccourci, un peu comme on dit aujourd’hui « à plus » pour « à plus tard ».
“Adieu jusqu’au revoir” et “au revoir”, les deux formules ont longtemps coexisté et si “au revoir” a gagné, et c’est à cause des salons parisiens du XVIIe siècle, où maîtriser sa formule de départ était une forme de pouvoir social. Dire “au revoir” plutôt qu’”adieu”, c’était choisir l’élégance de la promesse sur la gravité de la séparation définitive et signaler qu’on était du genre à se revoir, c’est-à-dire du genre à fréquenter les mêmes cercles, le même monde.
Quelques” au revoir” célèbres
Le fameux au revoir de Giscard d’Estaing
Le 19 mai 1981, après avoir prononcé son dernier discours depuis l’Élysée, Giscard laisse un silence, dit « au revoir », se lève et quitte la pièce. La caméra continue de filmer la chaise vide pendant environ une minute, sur fond de Marseillaise.
Le Père Jean dans Au revoir les enfants de Louis Malle
Janvier 1944. La Gestapo débarque dans le pensionnat du Père Jean, qui cache des enfants juifs. En quittant la cour sous escorte, il se retourne une dernière fois vers ses élèves et dit : « Au revoir, les enfants. » Les enfants ne reverront pas le Père Jean, mais en disant au revoir plutôt qu’adieu, il préfère sans doute leur épargner ce qu’il sait être la vérité.
Dumas, dans la bouche de D’Artagnan
À la fin du Vicomte de Bragelonne, D’Artagnan est en train de mourir sur un champ de bataille en Hollande. Il prononce ses derniers mots : « Athos, Porthos, au revoir. Aramis, à jamais, adieu. » Athos et Porthos sont déjà morts. Aramis, lui, est encore vivant et le restera. D’Artagnan dit au revoir aux morts parce qu’il va les rejoindre, parce qu’il croit à une suite et adieu pour toujours au seul vivant. Au revoir est la formule des gens qui croient à une suite. Et adieu, celui qui ne promet rien.
JUST NOLD IT
LES MULTIPLES FAÇONS DE DIRE AU REVOIR SANS DIRE AU REVOIR…
– « Bien à vous » : littéralement « je vous appartiens par la pensée. » Une formule un peu ancienne, remise au goût du jour parce qu’elle a l’avantage d’être courte et de sonner mieux que « cordialement ». Certes, c’est plus chaleureux, mais parfois un peu excessif quand on écrit à son banquier (même s’il détient une bonne partie de notre richesse), à la mairie pour un problème de stationnement ou à la hotline de son opérateur téléphonique après 47 minutes d’attente.
(Et comme on a tous des irritants bien à nous en ce qui concerne les “au revoir”, sachez qu’Anne ne dit jamais “bien à vous”, parce qu’elle estime que non, justement, elle n’est pas “à vous” 😜 ).
– Cordialement : étymologiquement, « cordialement » signifie chaleur, du fond du cœur. Ce qui veut dire que quand on écrit « cordialement » à la suite d’un mail pour signaler qu’on n’a pas reçu la facture demandée il y a trois semaines, on envoie techniquement toute la chaleur de son cœur à quelqu’un qui nous exaspère. C’est beau.
(Il y a aussi « bien cordialement », qui est à « cordialement » ce qu’un sourire crispé est à un sourire déjà coincé).
(Il y a aussi « Cdt », l’abréviation de cordialement pour ceux qui n’ont vraiment plus le temps d’être chaleureux.)
(Celui-là, le “cordialement”, c’est Marion qui le déteste, elle trouve qu’il n’y a rien de moins cordial qu’un cordialement…)
– « Merci et bonne continuation » : c’est un peu “merci mais non merci, c’est fini, on ne se reverra plus, bonne vie”.
– « Bon courage » : formule généralement empruntée alors qu’on finit tranquillement son café, “bon courage” a le mérite d’être honnête : la situation est compliquée, je ne peux pas grand chose pour vous, mais je pense à vous (de loin et confortablement installé, mais tout de même).
(“Bon courage”, c’est Guillaume, fleuriste, qui ne peut pas supporter cette expression, il a l’impression d’être au bagne à chaque fois qu’on le lui souhaite).
– À bientôt : alors à bientôt, ça peut être demain, dans six mois ou jamais. C’est une promesse sans date, on dit « à bientôt » en sachant très bien que « bientôt » ne viendra pas forcément, et tout le monde fait semblant de ne pas le savoir. C’est en fait un « au revoir » déguisé en « à suivre ».
– Prends soin de toi : l’expression a quand même quelque chose d’un peu inquiétant, si on y réfléchit. On ne dit pas « prends soin de toi » à quelqu’un qui va bien, dans un monde sans friction. On le dit quand la vie est compliquée, quand on sent que l’autre est un peu à vif, quand on ne sait pas trop quoi dire d’autre mais qu’on veut quand même dire quelque chose. Mais c’est la formule la plus douce, la plus tendre de toutes. Elle reconnaît que la personne en face a besoin d’être regardée, même de loin.
– À plus, ou à tout’ : formule d’au revoir qui assume complètement son propre flou. Pas de Dieu, pas de promesse, pas de date. Juste « plus tard », sans plus de précision. C’est l’au revoir de la génération qui a grandi avec les SMS et qui a appris à dire beaucoup avec très peu. Ce qu’on aime, c’est son honnêteté un peu nonchalante : on se reverra, ou pas, mais en tout cas pas maintenant.
(C’est aussi l’au revoir qu’on reçoit de nos enfants, suivi d’un silence radio de trois semaines. Ce qui, avec le recul, est peut-être exactement ce qu’ils voulaient dire.)
Quant à Charlotte, et nous conclurons ainsi, elle utilise toujours “bonne journée”, “bonne semaine” etc. pour échapper à la question de la signature 😉.


