Vous en avez lu, vous, des romans-photo ?

Le roman-photo… rien que de lire ce mot, on voit défiler les images : la couverture glacée de Nous Deux, la rivale perfide aux lèvres pincées, le beau ténébreux aux mâchoires contractées, la naïve au grand cœur qui souffre en silence… Ce format qu’on a longtemps rangé au rayon kitsch-assumé est pourtant en train de revenir !

Nous avons trouvé cela suffisamment surprenant pour avoir envie d’approfondir le sujet. Et nous avons été surprises de ce que nous avons trouvé : derrière le papier glacé et les bulles de dialogue, il y avait un phénomène de masse considérable, un miroir assez impitoyable de son époque, et une forme narrative qui n’a pas fini de se réinventer.

Et, qui sait, cela pourrait vous donner envie de vous y mettre !

Car, oui, c’est une manière amusante de s’exprimer, avec une touche d’auto-dérision et un peu d’humour, (par les temps qui courent, ça ne fait pas de mal !) Et vous allez découvrir que, finalement, c’est plus facile qu’on ne le croit.

Anne et Charlotte, qui n’ont pas hésité à surjouer les postures les doigts en l’air, sur leur compte Insta et Facebook, le 17 avril dernier !

LA PENSÉE DU JOUR

TEST & NOLD

LE ROMAN-PHOTO : BIEN PLUS QU’UN SOUVENIR DE KIOSQUE


D’où ça vient ?

Tout commence en Italie, en 1947. Un éditeur milanais lance Bolero Film, un magazine qui raconte des histoires d’amour en photos séquencées avec des bulles de dialogue, comme une bande dessinée, mais avec de vraies personnes en chair et en os. Le succès est immédiat. Si immédiat que deux ans plus tard, le réalisateur Michelangelo Antonioni lui consacre un court-métrage documentaire. Le monde du cinéma le prend au sérieux.

En France, c’est un émigré italien qui va tout changer. Cino Del Duca, fils d’une famille modeste des Marches, arrivé à Paris en 1932, autodidacte devenu quatrième groupe de presse français importe le concept dans ses magazines. Il commence par Festival en 1949, puis l’introduit dans Nous Deux l’année suivante. Ses titres, on les appelle alors la « presse du cœur » ou « presse sentimentale » : des magazines centrés sur la fiction amoureuse, avec des couvertures dessinées aux couleurs chatoyantes représentant invariablement de jeunes couples éperdus. Nous Deux, Intimité, Festival, Madrigal, Secrets de femmes… Del Duca surnommé alors le « Napoléon de la presse du cœur », en lancera quatorze au total.

Les chiffres qui donnent le tournis

En 1955, Nous Deux seul se vend à 1,5 million d’exemplaires par semaine. En 1959, les six premiers titres de presse sentimentale cumulent 6 millions d’exemplaires hebdomadaires. Dans les années 60, un Français sur trois lit des romans-photos. Dès 1964, les stars yé-yé jouent le jeu : Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Dalida, Sacha Distel posent dans les pages de Nous Deux. Les producteurs de disques y voient un excellent vecteur de promotion.

Ce que les archétypes révèlent de leur époque

Chaque roman-photo avait ses personnages-types. Si prévisibles qu’ils en devenaient révélateurs, parce que les clichés ne tombent pas du ciel. Ils reflètent les peurs et les valeurs d’un moment précis.

La naïve au grand cœur : jeune, pure, sacrifiée. Elle souffre en silence et finit par être récompensée. Elle dit beaucoup de ce qu’on attendait alors des femmes : la douceur, la patience, la résilience invisible.

La rivale perfide : ambitieuse, séductrice, calculatrice. Le repoussoir parfait. Ce qu’une femme « ne devait pas être »…

Le beau ténébreux : mystérieux, viril, distant. Son passé douloureux explique ses silences. Il finit toujours par s’ouvrir à l’amour. La promesse éternelle que les hommes froids ont un cœur quelque part.

Le bon garçon invisible : fidèle, sérieux, ennuyeux. Celui qu’on devrait aimer et qu’on n’aime pas. La leçon de morale implicite de chaque numéro.

Ce casting est un instantané de ce que la société de l’époque attendait des uns et des autres. Les femmes devaient choisir entre vertu et ambition. Les hommes devaient être forts mais accessibles. Et l’amour devait triompher de tout, des classes sociales, des obstacles familiaux, des malentendus. Relu aujourd’hui, c’est à la fois délicieusement daté et étrangement familier.

Un format subversif, sans le savoir

Ce qu’on oublie souvent : le roman-photo a aussi servi d’outil de contestation. Dans les pages de Hara-Kiri puis de Charlie Hebdo, le genre devient parodique, satirique, corrosif. Des artistes s’en emparent pour raconter autre chose des luttes sociales, des récits politiques. Chris Marker sous-titre son film La Jetée « Photo-roman » en 1962. L’écrivain Hervé Guibert sous-titre Suzanne et Louise “Roman-Photo” en 1980.

Dans les pays d’Amérique latine et du Maghreb, où le roman-photo connaît un essor parallèle considérable, il sert parfois de vecteur d’éducation et de récit communautaire.

Le déclin et la réhabilitation tardive

À partir des années 70, la télévision s’installe dans les salons. Le roman-photo perd ses lecteurs progressivement, se diversifie vers la parodie, vers l’érotisme, mais ne retrouvera plus jamais ses millions d’exemplaires hebdomadaires. En 2017, le Mucem lui consacre une grande exposition. Un genre jadis méprisé rejoint les musées. La réhabilitation est officielle. Et un peu ironique.

Et maintenant ?

Sur Instagram, des créateurs publient des carrousels narratifs, une série de photos qui s’enchaînent, chacune avec une bulle de dialogue, reconstituant une scène avec les codes exacts du roman-photo. Le format est parfaitement adapté au swipe : on fait glisser, on découvre la suite, on reste accroché. Des comptes humoristiques ont fait de ce format leur signature, jouant sur le contraste entre la mise en scène volontairement surjouée et des situations très contemporaines : un désaccord au bureau, une conversation WhatsApp reconstituée en poses théâtrales, etc

Sur TikTok, certains créateurs reconstituent des scènes entières dans le style roman-photo, expressions exagérées, cartons de texte style années 60, musique dramatique, avec une ironie qui fait mouche. Ce qui était la « ringardise » du format est devenu exactement son atout comique : le second degré lui a rendu sa noblesse 😉

Ce retour dit quelque chose d’intéressant sur notre époque : dans un flux d’images saturé, lissé, filtré à l’excès, le roman-photo ose le théâtral assumé, l’imperfection revendiquée, la narration explicite. Il est à contre-courant et c’est exactement pour ça qu’il accroche.

JUST NOLD IT

ENVIE DE VOUS Y METTRE ? C’EST PLUS SIMPLE QU’IL N’Y PARAÎT.

Pas besoin de studio, de photographe professionnel ni d’acteurs entraînés. Juste un téléphone, quelqu’un à convaincre de jouer le jeu et une situation du quotidien à mettre en scène.

Choisissez votre scène. Une situation reconnaissable marche toujours mieux qu’un scénario compliqué : le repas qui dérape, le désaccord sur les vacances, la dispute autour du programme télé. Plus c’est banal, plus le contraste avec le traitement dramatique est drôle.

Prenez vos photos. L’important, ce sont les expressions. Surjouez. Exagérez. Le côté « acting théâtral » est une qualité dans ce format, pas un défaut. Plus c’est expressif, mieux c’est.

Ajoutez les bulles et le texte. L’outil le plus simple et gratuit : Canva, qui propose des templates roman-photo prêts à l’emploi. Pour aller plus loin : Comic Life, qui donne beaucoup plus de contrôle sur la mise en scène. Les outils intégrés d’Instagram font aussi très bien le travail si vous visez un carrousel.

Écrivez les dialogues. C’est là que tout se joue. Le contraste est la clé : situation banale + dialogue ultra-dramatique = humour garanti. Ou l’inverse : situation grave + ton parfaitement calme = décalage qui fait mouche.

Partagez sans complexe. Les photos légèrement floues, le cadrage un peu approximatif, la comédienne qui retient son fou rire sur la troisième image, c’est exactement ça qui donne du charme au résultat. L’imperfection est votre alliée.

Dans quelles occasions ? Un dimanche en famille, un anniversaire (à offrir sous forme de roman-photo humoristique racontant l’histoire de la personne fêtée), un team-building, une newsletter interne, une présentation décalée au bureau, etc…

POUR ALLER PLUS LOIN

Regarder le documentaire de Michelangelo Antonioni sur le roman-photo, L’Amorosa Menzogna (1949)  11 minutes, en noir et blanc, en italien sans sous-titres, mais les images parlent d’elles-mêmes…

Lire Pour le roman-photo de Jan Baetens, aux Impressions Nouvelles — le livre de référence sur le sujet, par l’un des plus grands spécialistes du genre.

Feuilleter les archives de Nous Deux sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF gratuitement, et c’est un voyage dans le temps garanti.

Regarder la version maison d’Anne et Charlotte au bureau

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